"Pourquoi devions nous être inquité par les sous-marins allemands ? Ce navire peut naviguer bien plus vite que n'importe quel sous-marin !"
Alfred Vanderbilt, 1er Mai 1915

Lusitania à New York en 1915
Le 1er Mai 1915, Lusitania est au Pier 54 dans le port de New York, il est sur le point d'appareiller pour Liverpool en Angleterre. Plusieurs journaux américains publient des avertissements émis par l'ambassade allemande; dans le New York Times, juste à côté de l'encadré de la Cunard vantant les mérites de Lusitania comme "plus grand et plus rapide paquebot du monde" et de ses horaires de départ, se trouve la note suivante : "Avis aux voyageurs devant embarquer sur un navire traversant l'Atlantique, il est rappelé que l'état de guerre existe entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne et ses Alliés; que la zone de guerre englobe les eaux entourant les Iles Britanniques; que, conformément à l'avis officiel donné par le gouvernement impérial allemand, les navires battant pavillon britannique ou le pavillon d'un des Alliés de la Grande-Bretagne sont passibles de destruction dans ces eaux et que les voyageurs naviguant dans la zone de guerre sur des navires anglais le font à leurs risques et périls". Une semaine plus tard le journal irlandais The Kerryman indique à ce propos que "les avertissements de l'ambassade allemande n'ont eu aucun effet perceptible sur les passagers du Cunarder, le nombre de passagers enregistré à bord paraît même comme étant un record à cette époque de l'année".
L'avertissement publié dans la presse
La Cunard constate en effet que malgré le conflit en Europe et la réception à bord même de Lusitania de plusieurs télégrammes d'avertissements destinés à des passagers devant effectuer la traversée, le nombre d'annulations n'est pas supérieur à la moyenne. La Cunard et l'équipage rassurent journalistes et passagers avec un argument qui fait mouche; "la vitesse du navire permet de supplanter n'importe quel sous-marin". Mais Lusitania navigue désormais qu'à 21 noeuds; une chaufferie ayant été éteinte depuis le début des hostilités pour faire des économies. La capacité en passagers de classe salon est loin d'être honorée avec seulement 291 réservations; la troisième classe accueille 373 personnes, valeur plutôt ordinaire pour un voyage en partance des Etats-Unis. La seconde classe est quant à elle surbookée (601 passagers pour 460 places) c'est pourquoi une partie est relogée en classe salon.



"Bien que le New York Times annonce déjà que son prochain départ est prévu le 29 Mai à 10 heures, Lusitania ne reverra jamais l'Amérique."



Le multimillionnaire Alfred Vanderbilt
Comme à l'accoutumée de nombreuses personnalités participent à la traversée, notamment le multimillionnaire Alfred Vanderbilt, le producteur de Brodway Charles Frohman, les actrices Rita Jolivet et Josephine Brandell, les écrivains Justus Forman et Elbert Hubbard, l'auteur dramatique Charles Klein, l'arhitecte-décorateur Olivier Bernard ou encore Sir Hugh Lane le directeur de la galerie nationale d'Irlande. Même si les Etats-Unis sont encore neutres, le conflit en Europe et la publication des avertissements allemands poussent la Cunard et les autorités portuaires à prendre un maximum de précautions. Des gardes patrouillent aux alentours du Pier 54, l'accès à bord du paquebot est extrêmement limité et ne se fait pas sans un laisser-passer, les bagages des passagers sont également contrôlés.
L'actrice Rita Jolivet, le producteur Charles Frohman
L'appareillage déjà retardé par ces divers mesures de sécurité se voit à nouveau repoussé lorsque les passagers et une partie du personnel du paquebot Cameronia - qui vient d'être réquisitionné pour l'effort de guerre - sont transferés à bord de Lusitania. Pour sa 202ème traversée de l'Atlantique, le Cunarder, comme de nombreux paquebots anglais en période de guerre, transporte une cargaison secrète de 4.200 caisses de cartouches de fusil, 1.248 obus vides et 18 caisses de fusées non-explosives; matériel destiné aux troupes britanniques sur le front. C'est le capitaine William Turner, un véritable loup de mer comptant pas moins de 32 ans de service au sein de la Cunard, qui commande le navire. A midi, après deux heures de retard, Lusitania lève l'encre. A bord l'orchestre joue, les passagers rassemblés sur les ponts disent adieu à la foule sur le quai, la plupart ne reposeront pas le pied sur la terre ferme. Bien que le New York Times annonce déjà que son prochain départ est prévu le 29 Mai à 10 heures, Lusitania ne reverra jamais l'Amérique.


" La guerre qui sévissait en Europe passait tout à coup du statut de conflit lointain à quelque chose de très, très réel."
J.K. Layton, "Lusitania, An Illustrated Biography"


Passagers de seconde classe à bord de Lusitania
Au sein des passagers, la traversée s'avère très agréable, au-delà de l'opulence et des mondainités coutumières à bord de Lusitania, les conversations évoquent principalement le conflit en Europe avant de dériver inévitablement autour des sous-marins. Nombreux sont ceux qui pensent que le Cunarder sera escorté par la Royal Navy en arrivant dans la zone de guerre; c'est du moins ce qui a été dit à plusieurs passagers, dont Charles E. Lauriat, lorsqu'il a acheté son billet en première classe. Peu après l'appareillage, on découvre à bord trois passagers clandestins, le commandant Turner les fait enfermer dans la cale d'où ils ne sortiront jamais. Bien que la rumeur fasse d'eux des espions allemands, la raison de leur présence à bord ne sera jamais clairement établie. Par mesure de sécurité et de peur d'un sabotage, une fouille générale du navire a lieu. Sans résultat. C'est le Jeudi 6 Mai que Lusitania entre dans les eaux territoriales britanniques. Le capitaine Turner prend un maximum de précautions pour le passage en zone de guerre; il ordonne de débâcher les canots de sauvetage, une telle manoeuvre est loin de rassurer les passagers. L'inquiétude est à son comble lorsque le soir même, les membres d'équipage leur demande de tirer les rideaux sur leurs hublots et de ne pas allumer de cigare sur le pont, toute lueur pouvant témoigner de la présence du navire. Les lumières des salles communes sont éteintes plus tôt que d'habitude et le commandant fait savoir qu'il a connaissance de la présence de sous-marins dans le secteur mais qu'il est inutile de s'inquiéter car la vitesse de Lustania reste son meilleur atout pour les éviter.
Passant le Old Head de Kinsale en Irlande
La passerelle reçoit en effet plusieurs télégrammes peu rassurants, d'abord en provenance de Queenstown en Irlande, puis une autre série de messages de la part de l'Amirauté. Le palace flottant britannique navigue pourtant seul, sans escorte dans une zone de guerre avec 1.962 âmes à son bord. Certains passagers ne dorment que d'un oeil; tandis que plusieurs se couchent sans se déshabiller avec leur gilet de sauvetage à portée de main; d'autres n'osent pas dormir dans leur cabine et passent la nuit dans les salons. Au matin du Vendredi 7 Mai, un épais brouillard entoure le paquebot qui signale sa présence au rythme d'un coup de corne de brume par minute. Le commandant Turner fait envoyer des veilleurs de part et d'autre de son navire et bien qu'il en ignore la position exacte, il sait qu'il est à proximité des côtes irlandaises. Lusitania navigue à 18 noeuds avant de descendre jusqu'à 15 noeuds, lorsque le brouillard se lève, Turner aperçoit le Old Head of Kinsale, rocher proéminant surplombé d'un phare au sud de l'Irlande, et parvient ainsi à déterminer avec précision la position du paquebot. La mer est calme, le temps est ensoleillé. La vue des côtes irlandaises rassure les passagers qui se dirigent pour la plupart dans leurs salles à manger respectives où le déjeuner est servi.

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