"Dans un climat de compétition acharnée, les paquebots n'étaient plus seulement la vitrine d'une compagnie, mais l'orgueil d'une nation et le symbole d'un art de vivre"
Frank Jubelin, Christian Mars, "Paquebots"



Publicité pour Lucania et Campania en 1893
A la fin du 19ème siècle, la Grande-Bretagne règne sur l'Atlantique-Nord. Depuis presque cinquante ans, grâce aux subventions gouvernementales destinées aux navires relayant le courrier d'un continent à l'autre, les compagnies britanniques comme la Cunard Line, la Inman Line et la White Star Line sont les leaders du marché des lignes transatlantiques. Chaque compagnie veut surpasser l'autre en construisant des navires aux proportions toujours plus importantes qui offrent des équipements à la pointe de la modernité et des aménagements ultra luxueux à la dernière mode. En 1889, la White Star Line prend une avance considérable avec la mise en service de Teutonic et Majestic (9984 tonneaux, 177 mètres de long) les premiers paquebots à abandonner définitivement le gréement. Ils sont équipés de moteurs à triple expansion actionnant deux hélices, de quoi leur assurer d'excellentes performances sur le plan de la vitesse; ils remportent le Ruban Bleu en 1891 en filant à plus de 20 noeuds. Le Ruban Bleu étant un argument commercial imparable, la Cunard ne met que peu de temps à riposter; Campania et Lucania (190 mètres de long pour 12.950 tonneaux) sont lancés en Septembre 1892 et Février 1893. Campania remporte le Ruban Bleu l'année de sa mise en service mais c'est Lucania qui s'avère être le plus rapide en inscrivant trois records dont le dernier à 21,81 noeuds. Vitesse, modernité et haut standing, les paquebots anglais triomphent dans tous les domaines et à l'aube du 20ème siècle, leurs compagnies sont à l'apogée de leur domination. Mais le marché des lignes de l'Atlantique est en plein essor et fait l'objet de nombreuses convoitises, si bien qu'un premier concurrent d'envergure fait son apparition face aux Britanniques.



"L'Angleterre vacille en perdant sa suprématie sur l'Atlantique au profit de l'Allemagne. Les deux pays vont se livrer à une compétition acharnée, en terme de vitesse et de service à la clientèle"
Olivier Le Goff, "Les Plus Beaux Paquebots Du Monde"




Kaiser Wilhelm Der Grosse, un
paquebot en tout point révolutionnaire
Lancé en 1897 de là où personne ne l'attendait, l'introduction d'un paquebot tout à fait extraordinaire provoque un véritable raz de marée sur les lignes, à tel point que les compagnies britanniques sont littéralement soufflées. Quand aux flag ships anglais, Teutonic, Majestic, Campania et Lucania, ils font désormais bien pâle figure aux côtés de ce mastodonte allemand. Car c'est en effet l'Allemagne qui fait ici une entrée fracassante sur le marché; un coup d'éclat soigneusement orchestré par l'empereur Guillaume II qui veut faire du pays une grande puissance marine, tant militaire que marchande. Kaiser Wilhelm Der Grosse (200 mètres de long pour 14.349 tonneaux) est un bâtiment exceptionnel, le premier d'une prestigieuse lignée de transatlantiques dont les caractéristiques et aménagements révolutionnent les standards en profondeur. Il est précurseur d'une nouvelle génération de liners et d'un renouveau dans la conception du navire à passagers; il fait à lui seul voir le jour à la notion de "superpaquebot". Armé par la compagnie Norddeutscher Lloyd, Kaiser Wilhelm Der Grosse est le tout premier navire doté de quatre
Deutschland, le premier champion du
Ruban Bleu du XXe siècle
cheminées, caractéristique en passe de devenir le symbole ultime de puissance et de prestige de tous les liners. Ses moteurs se composent de quatre machines à vapeur à quadruple expansion développant 31 000 chevaux, puissance qui lui permet de filer 23 noeuds. C'est en Mars 1898 que le fleuron allemand pulvérise le record de vitesse précédemment homologué par Lucania après une course à 22,99 noeuds. C'est là le point de départ de l'ascension fulgurante de l'Allemagne sur l'Atlantique-Nord. L'Angleterre vacille, elle vient de perdre le Ruban Bleu; le concentré de technologies que représente Kaiser Wilhelm Der Grosse est tel que les compagnies anglaises et leurs constructeurs ont besoin d'un temps d'adaptation pour pouvoir le comprendre et se l'approprier. L'Allemagne ne s'arrête pas en si bonne course, elle fait construire une véritable dynastie de géants à quatre cheminées; Deutschland en 1900, armé par la Hamburg-Amerika Linie, puis Kronprinz Wilhelm l’année suivante, Kaiser Wilhelm II en 1903 et Kronprinzessin Cecilie en 1906 pour le compte de la Norddeutscher Lloyd. Chaque unité surpasse la précédente en taille et en luxe, elles s'accaparent toutes le Ruban Bleu hormis la dernière. Oceanic armé par la White Star en 1899 et les "Pretty Sisters" Caronia et Carmania lancées par la Cunard en 1905 rencontrent un succès honorable mais n'atteignent jamais la cote de popularité de Kaiser Wilhelm Der Grosse et de ses successeurs. Ainsi supplantés par l'Allemagne et ses colosses à quatre cheminées ultra rapides, les Britanniques ne sont pourtant pas au bout de leur peine, car ils doivent maintenant faire face à un autre concurrent de taille venant cette fois ci des Etats-Unis.



"Blessé dans son orgueil national par les succès allemands, le gouvernement britannique subventionne la Cunard pour la construction de deux paquebots. Ces vaisseaux jumeaux permettront à la Grande-Bretagne de reprendre la première place."
Lee Server, "The Golden Age Of Ocean Liners"




Lusitania et Mauretania, les navires
les plus rapides du monde
L'International Mercantile Marine (IMM) voit le jour en 1902. Ce trust américain mené par le magnat de la finance J.P. Morgan a pour objectif d'obtenir la plus grosse part du juteux marché des lignes en prenant possession de nombreuses compagnies maritimes et en passant des accords avec d'autres. La White Star Line étant absorbée en 1902, la Cunard devient la seule compagnie transatlantique d'envergure entièrement britannique. L'IMM - possédant un capital de 25 millions de livres - fait une offre à cette dernière pour qu'elle intègre le groupe. Lord Inverclyde, directeur général de la Cunard, s'y oppose formellement; un refus qui met la compagnie dans une position délicate.
Les Britanniques sur le retour
Outre l'essor du groupe américain et la domination des compagnies allemandes sur le marché, la Cunard, qui transporte désormais moins de passagers de première classe que les paquebots allemands, doit aussi faire face à la rivalité agressive qui règne entre les compagnies martimes et qui engendre une baisse considérable du prix du ticket transatlantique. Dotée d'une flotte désormais modeste sur tous les points, la Cunard ne peut définitivement plus faire face à une telle concurrence. Pour Lord Inverclyde, la seule alternative possible est de mettre en service un, voire deux transatlantiques, pouvant surpasser en taille et en vitesse d'une part les superpaquebots allemands mais aussi les unités réunies sous la houlette de l'International Mercantile Marine. C'est au gouvernement britannique, plus précisément auprès du fraîchement élu premier ministre Arthur Balfour que le directeur de la compagnie entre en négociation. En faisant prendre conscience de la position désastreuse de la Grande-Bretagne sur le marché de l'Atlantique-Nord tout en insistant sur des valeurs patriotiques qui font mouche, La Cunard parvient à persuader son auditoire. La compagnie se dit capable de ramener le Ruban Bleu et la première place sur l'Atlantique à la Grande-Bretagne en échange du financement de deux grands paquebots rapides.



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