"J'étais entrain de déjeuner et il y a eu une explosion épouvantable, j'ai été projetée de mon siège. J'ai tout de suite su que le navire avait été torpillé"
Margaret McClintock,survivante


Le périscope du sous-marin allemand U-20 commandé par le lieutenant Walter Schwieger surveille longuement le paquebot à quatre cheminées. A 14h10, la torpille G est lancée et se dirige droit sur sa cible. Dans son journal de bord, Schwieger écrit "But touché à tribord, juste à l'arrière de la passerelle". Lusitania navigue très lentement, à environ 15 noeuds; il se trouve alors à 43 milles du Old Head of Kinsale en Irlande. Leslie Morton, veilleur à tribord, remarque un long sillage blanc qui vient droit sur le Cunarder. Il hurle aussitôt en direction de la passerelle "Torpedoes coming on the starboard side !". Torpilles à tribord ! La passerelle s’attend à ce que plusieurs torpilles frappent le navire, Morton aperçoit sans doute le sillage et la torpille elle-même; en réalité une seule torpille est lancée et elle sera meurtrière. L'explosion retentit, Lusitania est frappé de plein fouet; un puissant jet de vapeur éventre la coque au niveau de la ligne de flottaison à tribord pour s'élever jusqu'à hauteur de la première cheminée. Le canot n°5 vole en éclat et des débris viennent s'écraser sur le pont, plusieurs passagers sont projetés au sol par le souffle de l'explosion. Pour Isaac Lehmann, "le navire tremble comme une feuille" et les plantes suspendues dans le café véranda où il se trouve s'écrasent au sol. Les passagers sont pour la plupart entrain de déjeuner. Quand la déflagration résonne dans la salle à manger des première classe, de la vaisselle se brise au sol et une partie de la rampe du premier étage et des ornements du dôme s'effondrent sur les tables.
L'ochestre s'arrête et tous les convives se contemplent en silence. En l'espace d'un instant, malgré les efforts du personnel de bord, un important mouvement de foule se rue vers les escaliers. Sous leurs pieds le navire gronde, quelques secondes seulement après l'explosion, Lusitania bascule brusquement sur son flanc droit tout en s'enfonçant par l'avant. Sur la passerelle, après avoir ordonné la fermeture des portes étanches, le commandant Turner consulte le panneaux lumineux indiquant si elles sont correctement fermées; toutes les lumières clignotent et s'éteignent. Dans une manœuvre désespérée, il ordonne tribord toute à plusieurs reprises mais déjà le paquebot ne répond plus. Le contact avec la salle des machines est rompu; celle-ci et les douzaines de soutiers qui s'y trouvent sont engloutis par la mer. Pas de doute, Lusitania est blessé à mort.


"Des enfants tombent mais personne pour les relever [...] Des trombes d'eau noire se déversent sur le pont et emportent tout sur leur passage"
Dr. Ralph Mecredy, survivant


Soudain, une seconde explosion retentit, encore plus forte que la première et suivie par un terrifiant fracas métallique qui fait trembler tout le navire. Les passagers parviennent difficilement à garder l'équilibre, ils réalisent alors avec stupeur la vitesse à laquelle Lusitania est entrain de s'enfoncer dans la mer. Alors que plusieurs stewards et membres du personnel s'attèllent à la fermeture de tous les hublots, les opérateurs radio Bob Leith et David McCormick envoient plusieurs messages de détresse par T.S.F. "Venez immédiatement, inclinaison importante, 10 milles au sud du Old Head of Kinsale". Toute tentative de l'équipage pour faire échouer le navire reste vaine, la côte irlandaise est encore bien trop éloignée et les quatre gigantesques hélices de Lusitania apparaissent déjà à la surface de l'eau. C'est un véritable chaos qui voit le jour sur le pont des embarcations. Il est impossible de contenir la foule qui s'empare des canots de sauvetage alors que ceux-là s'avèrent pratiquement inutilisables. En effet, en raison de l'inclinaison toujours plus importante du Cunarder, les chaloupes à tribord sont hors de portée et pendent au dessus du vide tandis que celles de l'autre côté sont plaquées à la coque et ne peuvent être descendues. Au canot n°18, Isaac Lehmann, passager de première classe, perd ses moyens et menace l'équipage avec un revolver afin qu'ils accélèrent la descente. Ces derniers s’exécutent et coupent la chaîne de maintenue qui retient l'embarcation. Celle-ci et tous ses occupants basculent alors vers l'intérieur du pont bondé de passagers; le canot
pesant plus de 5 tonnes se détache et dévale la pente en écrasant tout sur son passage. Lehmann s'en tire avec un jambe cassée mais déclare plus tard qu'au moins 30 personnes furent tuées ou blessées suite à son geste de folie. Dans l'agitation, les câbles du canot n°16 lâchent et l'embarcation s'écrase à la surface de l'eau avec tous ses occupants; le n°12 parvient à être amené mais déchiqueté par les rivets de la coque, il s'engouffre dans le pont promenade au dessous en éjectant tous ses passagers à l'eau plusieurs mètres plus bas. C'est la terrible experience vécue par Avis Dolphin, âgée de 12 ans, et ses nurses Hilda Ellis et Sarah Smith, toutes passagères de seconde classe. Leur canot se retourne lorsque deux hommes sautent à bord; Avis est la seule qui parvient à remonter à la surface. A tribord le lancement des chaloupes est tout aussi périlleux, celles-là sont suspendues à plus de trois mètres du bord, les passagers effrayés refusent d'y prendre place, le pont s'étant transformé en un précipice vertigineux. Le n°3 parvient à être descendu avant de s'écraser sur le n°1 juste en dessous, le n°14 est à mi-chemin avant de s'effondrer à la verticale. Le n°7 ne pouvant être libéré est quant à lui emporté par ses bossoirs. Les n°9 et 11 parviennent à atteindre l'eau sans encombre mais avec très peu de passagers à leurs bords; ils récupèrent cependant un grand nombre de personnes ayant sauté à la mer en s'éloignant. Le n°13 est amené avec 65 personnes et le n°15, qui quitte péniblement le paquebot en perdition, en contient plus de 85. Les canots pliants s'avèrent tout à fait inutiles, sur les 26 berthons, un seul parvient à être mis à la mer avec seulement trois personnes à son bord. Beaucoup se procurent des gilets de sauvetage mais trop peu parviennent à les enfiler correctement.


"Pendant plus de sept ans, la salle à manger des première classe accueillit la plus haute société mondiale. Elle est maintenant déserte, abandonnée, silencieuse et entrain d'être inondée par la mer"
J.K. Layton, Lusitania, An Illustrated Biography


Le paquebot tremble de toute part et des explosions en provenance des ponts inférieurs se font entendre à plusieurs reprises. Alors que Lusitania s'enfonce toujours plus par l'avant tout en se couchant sur son flanc droit, quatre minutes seulement après le torpillage, la pression des machines atteint un point de non retour. L'électricité est coupée, les intérieurs du paquebot sont plongés dans le noir. Des passagers se trouvent alors dans les cages d'ascenseurs; jamais ils n'en sortiront, l'ouverture des portes et le signal d'alarme étant alimentés par les générateurs électriques. Près du grand hall des première classe se trouve quelques célébrités de ce voyage, le producteur Charles Frohman, l'actrice Rita Jolivet et son beau-frère George Vernon. Frohman cite alors une phrase tirée de la pièce Peter Pan qu'il a produit à Brodway : "Mourir doit sacrément être une belle aventure !". Le groupe est emporté par la mer, Jolivet, qui perd ses bottes à cause du puissant courant, est la seule à remonter à la surface. Alfred Vanderbilt et son majordome sont vus pour la dernière fois entrain d'aider des passagères à enfiler des gilets de sauvetage; le corps du milliardaire ne sera jamais retrouvé. Les passagers glissent sur la pente abrubte, ils tentent de se réfugier sur la poupe qui se soulève verticalement. Les ponts sont recouverts de fumée, les manches à air laissent échapper les cris de ceux qui sont prisonniers dans les entrailles du navire.
Entre les hurlements et les pleurs, certains appellent un proche dont ils ont perdu la trace tandis que des femmes supplient les derniers occupants des canots de prendre leurs bébés. Certaines n'hésitent pas à les balancer par dessus bord pour qu'ils soient rattrapés en bas à bord des chaloupes. D'autres sont plus chanceux, comme la petite Audrey Pearl, 3 mois, enveloppée dans le châle de sa nurse Alice Lines âgée de 18 ans, qui parvient à prendre place dans un canot. Plusieurs passagers et membres d'équipage travaillent à l'affalement des canots de sauvetage jusqu'au derniers instants, tout comme les opérateurs Robert Leith et David McCormick qui, même à court d'énergie, continuent d'envoyer des messages de détresse : "Envoyez de l'aide immédiatement, nous coulons rapidement". Alors que la situation semble désespérée, le père Basil Maturin donne l'extrême onction à des passagers épouvantés tandis qu'un officier ose "Le capitaine demande à tout le monde de garder son calme, ne vous inquietez pas, tout va bien se passer". Mais Lusitania s'incline toujours plus, sa proue est désormais noyée sous les flots. Sur la passerelle, le maître de quart Johnston surveille le niveau à bulle, lorsqu'il annonce une liste de 25 degrés au commandant Turner, ce dernier lui ordonne de quitter son poste pour sauver sa vie.


"La vue était terrible [...] seule la poupe était visible, bondée de pauvres gens qui s'y accrochaient. D'autres qui n'arrivaient pas à rejoindre cet unique endroit encore hors de l'eau glissaient dans l'autre sens avant de tomber à la mer"
Jane MacFarquhar, survivante


Passagère de troisième classe, la petite Edith Williams, 9 ans, et sa soeur Florence âgée de 4 ans, perdent la trace de leur mère et de leurs quatre frères et soeurs dans la confusion. Edith se réfugie au pied de l'une des quatre cheminées mais, chassée par la montée de la mer, elle perd la main de sa petite soeur en se débattant sous l'eau. Elle est la seule survivante de la famille avec son frère aîné John qu'elle retrouve par la suite. Ce n'est là qu'un exemple parmis les nombreuses familles décimées dans la tragédie, notamment les passagers de première classe Paul et Gladys Crompton, leurs six enfants âgés de 17 ans à 9 mois ainsi que leur nurse Miss Dorothy Allen qui périssent tous. Seulement trois corps sur neuf seront retrouvés. Alors qu'il est à moitié immergé, l'immense paquebot accuse de violentes secousses, mais contre toute attente, il se stabilise et sa descente vertigineuse s'arrête pendant quelques secondes. Et pour cause, plus de 200 mètres sous la surface de l'eau, la coque de Lusitania, autrefois plus long paquebot du monde, touche le fond marin contre lequel son étrave vient s'écraser. Puis, un vacarme assourdissant remonte des profondeurs du Cunarder où les cloisons étanches ne résistent plus, les chaufferies sont englouties en provocant toute une série d'explosions. Les manches à air vomissent vapeur et suie, les superstructures recrachent une eau noire chargée de débris. L'arrière du navire se dresse à la surface de la mer dans un effroyable grondement, surchargé de passagers qui s'y accrochent désespérément. Ceux qui se débattent à la surface de l'eau tentent de s'éloigner de l'immense structure
qui aspire tout dans sa chute. Beaucoup sont terrifiés à l'idée de voir les monstrueuses cheminées s'effrondrer sur eux; certains sont engloutis sous la surface de l'eau, poussés par les câbles qui les maintiennent en place. Lorsque les cheminées arrivent au niveau de la mer, les passagers William Pierpont, Margaret Gwyer, Harold Taylor et le steward Edward Bond sont aspirés dans l'immense orifice de l'une d'elle. Poussés par une puissante bouffée d'air en provenance des profondeurs du paquebot, ils sont tous les quatre réexpédiés à la surface, entièrement couverts de suie mais tous sains et saufs. Lusitania agonise. La mer s'engouffre à une vitesse fulgurante, noyant les ponts, brisant cloisons et fenêtres, absorbant tout sur son passage. Le grand salon, les suites royales, les colonnes corinthiennes, les précieux ornements; toutes ces pièces plus fastueuses les unes que les autres, tout ce luxueux mobilier qui faisaient de Lusitania un palace flottant pendant sept ans sont emportés par les flots, détruits et noyés en seulement quelques secondes. C'est dans un sinistre grondement, que l'imposante poupe flanquée de l'inscription Lusitania, Liverpool est définitivement emportée sous les flots.
"Un long grondement persistant, qui continue même après que le paquebot disparaisse, comme si ceux emportés avec lui nous appelaient des profondeurs", se souvient Charles Lauriat, passager de première classe. Dix-huit minutes, c'est le temps qui s'est écoulé entre ce moment et l'impact de la torpille. A la surface de la mer, il est difficile de croire que le mastodonte de la Cunard se tenait là quelques minutes plus tôt. Il ne reste de lui qu'un vaste champ de débris composé d'épaves, de radeaux de fortunes, de canots retournés, de corps mutilés agonisants qui appellent à l'aide. Pour l'officier Albert Bestic, témoin de ce spectacle insoutenable, il ne reste de Lusitania que le "désespoir, la douleur et la peur de plusieurs centaines de personnes qui disparaissent dans l'éternité"



"Le spectacle était trop affreux à voir. Je plongeai mon sous-marin et je m'éloignai"
W. Schweiger, le commandant du sous-marin U-20



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