"La plupart des articles sont censurés et ne livrent que des témoignages déchirants de survivants ou des récits héroïques peu crédibles. En ces temps de guerre, le Kaiser et le peuple allemand y sont formellement condamnés"


"Tout le monde est sauvé"
Les premiers câbles concernant la catastrophe comportent peu de détails et livrent des informations pour la plupart erronées. Plusieurs journaux, dont l'Evening Telegram et le Detroit News titrent alors que tous les passagers sont saufs et que Lusitania est échoué sur la côte irlandaise. Mais les dépêches se succèdent et font rapidement apparaître une toute autre réalité; le nombre de morts augmente d'heure en heure. La version officielle du naufrage met du temps à s'instaurer et le bilan des victimes n'est connu que plusieurs jours après la tragédie. Les colonnes des journaux font état de la présence de deux sous-marins et de deux torpilles lancées sur le paquebot. En Allemagne, la nouvelle est principalement accueillie avec joie par la presse, le Frankfurter Zeitung titre que le torpillage est un "remarquable succès" à l'instar du Kolnische Zeitung qui "salue avec un joyeux orgueuil cette nouvelle action de la marine allemande". La majeure partie des articles allemands sont formatés par les autorités et racontent à tort que Lusitania était un navire lourdement armé et que les passagers avaient de toute façon été averti du risque encouru. Berlin et Londres s'affrontent par journaux interposés. Les autorités anglaises nient en bloc toutes les accusations évoquant le matériel de guerre transporté dans les soutes du Cunarder, proclamant ce dernier comme un innocent navire à passagers. La mort des 128 Américains provoque une vague d'indignation Outre-Atlantique, les Etats-Unis étant un pays encore neutre. Le 8 Mai, l'influent New York Times, qui consacre une édition spéciale au naufrage, condamne cet "acte de barbarie qui met l'Allemagne au ban des peuples civilisés [...] Berlin doit être mis à feu et à sang pour venger les victimes du naufrage, il faut à tout prix écarter la menace que représente l'Allemagne". En Angleterre les journaux exploitent pleinement l'ampleur du désastre pour nourrir la haine envers l'Allemand; la plupart des articles britanniques sont censurés et ne livrent que des témoignages déchirants de survivants ou des récits héroïques peu crédibles. En ces temps de guerre, le Kaiser et le peuple allemand sont formellement condamnés.

"Le but du Kaiser, du gouvernement allemand et du peuple allemand, car il ne peut exister ici aucun partage de culpabilité, a été l'assassinant en masse et rien autre. L'objet en vue a été le meurtre, non seulement des non-combattants, mais encore, comme le gouvernement allemand le sait très bien, d'un grand nombre de citoyens d'un pays neutre".
New York Times, 9 Mai 1915

"La destruction du Lusitania couronne la longue liste des atrocités allemandes. Les plus féroces conquérants ont rarement commis de sang-froid, une infamie semblable".
Daily Chronicle, 8 Mai 1915

"N'est-ce pas, du reste, l'acte le plus horrible commis par la marine allemande ? Dès les premières hostilités, ils se sont attaqués aux femmes et aux enfants et cela avec le soutien enthousiaste de la nation allemande toute entière".
Morning Post, 8 mai 1915

"Aucun des attentats commis par les Allemands ne provoquera autant d'horreur et d'indignation que le torpillage du Lusitania. Cet attentat, froidement perpétré, frappe durement la civilisation".
Daily News, 9 Mai 1915


La presse française fait également la une de l'évènement dès le lendemain du naufrage. Celle de L'Illustration est sans doute la plus mémorable, montrant le dessin d'une mère et son enfant, noyés et flottants à la surface de l'eau. Le commentaire qui l'accompagne indique qu'
"un petit homme de 3 ans reposait dans les bras de sa mère; quand on les recueillit, flottant sur l'eau, la mort même n'avait pu faire se déserrer l'étreinte". Les récits français, dont la plupart ne sont que des traductions des articles anglais où les expressions "barbarie, horreur, préméditation" sont omniprésentes, servent également à entretenir l'hostilité envers l'Allemagne et à alimenter le rouleau compresseur de la propagande de guerre.

"A l'heure où je notais hier les accès de folie furieuse de l'Allemagne, le commandant d'un de ses sous-marins acomplissait sur l'ordre des ses chefs un des crimes les plus odieux qui aient été commis depuis le début de la guerre. Il coulait un paquebot anglais de 32.000 tonnes, transportant 2.000 personnes, équipage et passagers. Il faut renoncer à chercher des mots pour exprimer l'horreur qu'inspirent de tels actes. A moins qu'on ne soit complètement fou, l'imagination se refuse à les concevoir".
Le Petit Journal, 9 Mai 1915

"Un tel crime, commis avec préméditation, froidement, impitoyablement, achève de déshonorer la marine allemande, son souverain et son peuple dont la barbarie monstrueuse éclate ainsi à la vue de tous".
Daily Le Matin, 8 Mai 1915

"Le torpillage du navire, sans préavis, constitue incontestablement un assassinat et un acte de piraterie. [...] Le torpillage cause dans le monde entier un véritable sentiment d'horreur. Le nouveau crime de l'Allemagne est une faute énorme dont elle ne tardera pas à sentir les effets".
Le Petit Marseillais, 9 Mai 1915

"Le forfait odieu commis par la marine allemande dans les eaux d'Irlande, le torpillage du Lusitania, a soulevé chez nous, comme en Angleterre, un cri d'indignation unanime : tout deuil qui atteint nos Alliés nous atteint également. Et, dans l'univers civilisé, l'Allemagne a, cette fois, provoqué une réprobation flétrissante que rien n'effacera plus."
Le Petit Parisien, 9 Mai 1915




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