"Dans un coin, un bébé d'environ un an qui à l'air endormi. De l'autre côté, deux enfants de 6 ou 7 ans se tiennent encore par le bras. Puis le corps sans vie d'une femme avec un enfant dans sa blouse, ses petits bras autour du coup de sa mère. Personne n'ose les séparer, ils seront enterrés ensemble"
Cork Examiner, 10 May 1915

Beaucoup notent la terrible expression sur le visage des dépouilles ramenées à Queenstown, témoignant de la violence du choc et de la rapidité avec laquelle le navire a sombré. Hommes, femmes, enfants et bébés sans vie sont déposés sur les quais de la Cunard; Olivier Bernard, passager de première classe ayant survécu, est stupéfait à la vue du nombre d'enfants tués dans la tragédie; "Il y avait un grand nombre de bébés, tous étaient figés dans la mort". Le vapeur Saint-Paul trouve même le corps d'une femme tenant encore son bébé dans ses bras; une image à la symbolique forte qui fait la une de plusieurs journaux, dont celle de L'Illustration en France. En effet, sur les 129 enfants se trouvant à bord, 94 sont tués dont 35 bébés sur 39. Les morts sont déposés dans de la glace, la bouche remplie de coton; pratique courante sur les corps noyés, destinée à éponger les liquides s'écoulant des poumons. Chaque dépouille est numérotée et photographiée, une description physique précise, mentionnant aussi vêtements et effets personnels, est établie par la police. Pour les familles des victimes, si l'une des descriptions semble correspondre à celle d'un proche, la photographie ou un échantillon de vêtement est envoyé pour l'identification. Ce long processus arrive à son terme bien après l'enterrement et de nombreux corps restent à jamais non identifiés.


"Des hommes et des femmes parcouraient les rangs de cadavres, recherchant un parent ou un proche disparu qu'ils redoutaient de trouver ici"."
The Times, 9 Mai 1915


A Queenstown, un survivant blessé
Plusieurs jours après la catastrophe et pendant plusieurs semaines, à Queenstown, Kinsale mais également dans les villages de Garretstown, Courtmacsherry et Cleggan sur la côte ouest irlandaise, à plusieurs centaines de kilomètres des lieux du naufrage, la marée dépose sur les plages d'innombrables restes humains. Pour la plupart très abîmés, ils sont recueillis par les habitants; la Cunard offre 1£ pour chaque corps rapporté et 2£ si il s'agit des restes d'un passager de nationalité américaine. Plusieurs familles fortunées font publier dans les journaux irlandais des messages indiquant qu'une importante somme d'argent sera offerte à ceux qui découvrent le corps d'un proche disparu. Celle d'Alfred Vanderbilt offre quand à elle 200£ contre la dépouille du multimillionnaire. Pas moins de 200 corps sont ainsi rejetés par la mer jusqu'à deux mois après le naufrage. Ci-après, le récit de Wesley Frost,
Archibald E. Parsons, 30 ans
consul américain à Queenstown, qui assiste à l'autopsie de plusieurs corps retrouvés sur les plages. "Les corps qui s'échouent sur la côte ouest de l'Irlande commencent à apparaître à la fin Juin et au début du mois de Juillet, bien après la fin des recherches. Restés sous l'eau pendant plusieurs semaines, ils remontent à la surface une fois le travail de décomposition bien entamé. Plus de 900 corps sont toujours introuvables. Les premiers cadavres libérés par la mer font une forte impression par leur apparence encore humaine, même si la rigidité post-mortem leur donne une attitude peu naturelle. Leur aspect impose toutefois tristesse et recueillement. Les corps remontés plus tard, à cause de leur condition déplorable, provoquent quant à eux chez l'observateur des réactions bien plus intenses
Betty Bretherton, 15 mois
Sur ceux là, la rigidité cadavérique laisse place à une substance flasque où les formes et les traits sont méconnaissables et se sont transformés en quelque chose de tout à fait repoussant. Présent en tant que témoin officiel à l'autopsie d'un corps retrouvé 72 jours après le naufrage, de nombreuses dépouilles possèdent les mêmes ravages. Les visages sont déformés, lèvres et nez sont dévorés par les mouettes et les globes occulaires manquants laissent les orbites noyés de sang. C'est presque un soulagement lorsque sur certains la tête est indiscociable du reste du corps. Au bas du crâne la chair a disparue, faisant apparaitre le squelette de la machoir béante. Les troncs sont distordus et ballonnés d'air. Quant aux membres, rongés par divers créatures marines, il n'en reste que les moignons osseux. C'est pour nous la phase finale du désastre, celle que nous vivons à Queenstown. Je vous en fait part sans mâcher mes mots parce que c'est sans doute une fin particulièrement appropriée à la catastrophe du Lusitania. [...] Je vois, et tous les Américains devraient voir, ces centaines de cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants. Certains se putréfient dans des marres de sang, enfermés dans des cercueils sans noms, d'autres me dévisagent, entreposés sur le sol de [la morgue temporaire de] l'hôtel de ville. Des cadavres, c'est ce que le nom Lusitania signifie pour moi, des cadavres.
"

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